19.10.07

Benoit Sabatier, "Nous sommes jeunes, nous sommes fiers"













À quand remonte l'idée de « Nous sommes jeunes, nous sommes fiers»?

Benoit Sabatier : ça remonte a 2001, plusieurs évènements sans liens font pour moi sens. Le 11 septembre, la réalité écrase l'imagination: je ne peux alors plus lire de fiction, je ne peux m'intéresser qu'au réel. Jean-Jacques Schuhl vient d'avoir le prix Goncourt pour "Ingrid Caven", biographie d'un type nouveau, les Strokes sortent leur premier album, qui marque un énième retour au rock, au concret, et la Star Ac' est lancée, et Madonna revient sur le devant de la scène grâce à un disque composé par un artiste français oublié, Mirwaïs. Je songe à faire un livre sur ce dernier. J'écris parallèlement tous les mois dans le magazine Technikart sur les mouvements de la jeunesse, leur influence sur notre société. Je réoriente alors mon projet de biographie, m'attelant à écrire l'épopée de la culture jeune depuis l'apparition d'Elvis.

Comment une biographie de Taxi Girl se transforme en une réflexion sur l'invention, l'ascension et la chute de la culture jeune ?
En quoi le parcours de Taxi Girl est-il révélateur de cette histoire ?
BS : Les deux leaders du groupe sont nés quand le rock arrive en France. Ils ont été ados au début des seventies, ont vécu le punk, ont formé leur groupe à la fin des 70s, ont eu du succès, ont traversé des tragédies, leur batteur qui meurt, ont enregistré en 1984 le morceau "Nous sommes jeunes, nous sommes fiers", ont expérimenté un mode de vie vraiment trash, se sont séparés, ont connu la lose, la prison, les overdoses, puis chacun de nouveau le succès, Mirwaïs en produisant Madonna, Daniel Darc en profitant du "retour de la chanson française". J'aime les livres où la petite histoire rejoint la grande. Ils servent de légers fil conducteur. Taxi Girl est en plus, artistiquement, le meilleur groupe français, de loin.

Pour toi l'idée de culture jeune naît en 54 avec Elvis. Est ce que les
racines de cette révolution ne sont pas à chercher dans les avant-gardes littéraires et artistiques des années 20 (Dada, Le grand Jeu) qui suite à la première guerre mondiale font table rase de la culture des anciens, en détruisant l'idée d'art et prônant l'expérience plutôt que de bâtir des œuvres ?
BS : Oui, il y a des racines, le rock a toujours puisé dans la littérature et les courants littéraires. Mais l'édification d'une culture jeune, d'une culture de masse, elle intervient avec le rock, qui, davantage que la poésie ou le cinéma, fédérera réellement la jeunesse, en masse.

Le jeune en un siècle est passé du statut d'agent provocateur anti-culturel (années 20), à celui de créateur d'une contre-culture (années 60) puis aujourd'hui de sur consommateur de biens culturels. Est ce que cette histoire n'est elle pas aussi celle de la défaite des idéologies ?

BS : C'est surtout un livre sur la fin des avant-gardes. Un livre sur l'apologie des marges. Le rock a généré des avant-gardes. Chaque nouveaux mouvements musicaux, jusqu'à la techno, refédéraient une nouvelle jeunesse, réinventait une esthétique qui lui était propre. Et il y a l'intégration qui s'en mêle: en passant des marges au centre, l'avant-garde crève. Au XXIe siècle, entre "le retour du rock" et "le retour de la chanson française", bonjour la réaction. Mon livre est ainsi clairement anti-réac.

Quel est le moteur de la dynamique invention/ récupération/ aseptisation que tu analyses dans ton livre ?

BS : le moteur, c'est ce que j'appelle "l'amère victoire": le rock, c'est une histoire des marginalités qui veulent se faire accepter. Pour qu'elles le soient, elles sont rendues acceptables. Elles perdent leur subversivité. Elles ne dérangent plus, ne sont plus dans l'avant-garde. Deviennent une nouvelle norme. On pourrait chouiner sur la toute puissance de l'industrie et du marketing, sur la "récupération". Moi je parle plutôt d'intégration. Comment une lutte pour la reconnaissance de l'anticonformisme se transforme en victoire de la normalisation, du conformisme ! Une logique implacable. D'où un livre forcément très mélancolique.

À quel moment considères-tu qu'une œuvre artistique devient un accessoire culturel ?

BS : le rock s'inscrit à la base dans un marché capitaliste, libéral. Les Beatles ne voulaient pas seulement faire de beaux disques, ils voulaient en vendre le plus possible, et vendre un maximum de leurs produits dérivés. Bowie, au moment où il était le plus révolutionnaire, 1972, sa subversion passe par l'image, les accessoires, la télé, les fringues, ses déclarations sur sa sexualité - à priori, rien à voir avec la musique, sauf que le rock, c'est ça, un tout. on peut ressentir un grand choc esthétique en écoutant un disque, et acheter le t-shirt du groupe, sans que ça dénature le choc. le problème, ça pourrait être quand le t-shirt devient plus important que la musique. mais ça, ça existe depuis les début de la pop music, et même avant. Feuerbach: "Notre temps préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être": ça date de 1865 !

Tu cites souvent les situationnistes dans ton livre, d'où vient, selon toi, leur méfiance et leur incompréhension face au rock'n roll ? On les sent en effet plus proche de Léo Ferré que de Chuck Berry…

Même Léo Ferré c'était pas leur truc. Ils sont de la génération d'avant le baby-boom, d'avant la seconde guerre mondiale, ils avaient l'impression que le rock, c'était surtout un opium capitaliste. L'histoire ne leur a pas donné tord à 100%. mais dans mon livre, je m'attache à un situ qui était totalement connecté à la contre-culture: Alex Trocchi. Avec lui, un pont se crée. Plus tard, des malins comme Malcolm McLaren détourneront les théories situs à leur sauce. Et ça peut marcher: les Sex Pistols, en 76, sont réellement des post-situs.

Ton livre dresse un constat très drôle et très noir de ce qu'est devenu la culture. Pourtant Mirwaïs dit à un moment que « la culture, ce n'est pas
juste de la consommation, c'est aussi l'éducation ». Il reste un espoir ?
BS : Je me rappelle parfaitement de notre discussion là-dessus. En effet, j'étais très pessimiste, pensant comme Godard que la culture, ce n'est plus qu'une histoire de chéquier. Mais Mirwaïs m'a sorti un parallèle plus juste, optimiste: la culture, c'est comme l'architecture. Si on te pousse à vivre dans des cages à lapin, tu vis mal. L'architecture peut t'aider à mieux vivre, si des architectes construisent des habitations où il fait bon évoluer. Pareil pour la musique, qui désormais nous entoure continuellement: un musicien, en diffusant une musique qui ne soit pas formatée, régressive ou moche, peut nous permettre de mieux vivre. C'est de l'éducation environnementale...

Il y a deux figures qui émergent de ton livre, celle du dandy esthète (Yves Adrien, Ray Davies) et celle du rebel autodestructeur (Lester Bangs, Kurt Cobain). Ton livre est-il un éloge de l'individualisme?

BS : Oui, je suis attaché aux individualités, il y a aussi Jobriath, Emmett Grogan, Bernard Zekri, Felix Stallings, Marc Zermati… L'histoire de la culture jeune, c'est l'histoire de mouvements. Mais à l'intérieur de ces mouvements (contre-culture, glam, hip hop, techno, punk…), j'aime raconter des parcours personnels. Ce qui m'intéresse, ce sont les marges. Le refus de suivre le troupeau. Normal donc de trouver dans "Nous sommes jeunes, nous sommes fiers" de nombreux portraits de personnages singuliers.

Tu dis que l'époque d'aujourd'hui préfère les clones aux icônes. Pourquoi ne parvient-on plus à inventer de nouvelles mythologies ?

BS : Il y a de la fabrication de la mythologie, mais mal digérée. C'est comme le culte. Au bout d'un film, Tarantino était un cinéaste culte. Pete Doherty est aujourd'hui un mythe vivant. Il y a autour de lui du souffre et de la mystification. C'est quand même un clone - de Sid Vicious, de Peter Perrett, de Johnny Thunders, et même de Rod Stewart, puisqu'il aime les mannequins.

Est ce qu'a contrario la techno qui s'est érigée de façon salutaire contre les mythologies du rock, ne s'est pas perdue dans l'anonymat et l'abstraction ? Est ce que l'on a pas besoin au final que la musique soit incarnée?

BS : C'est une question de cycle et d'intégration. La techno a 20 ans ! Normal qu'elle n'invente plus. Quand le glam avait vingt ans, en 1991, il était fini depuis longtemps ! De la techno, on en retrouve des bouts dans beaucoup d'artiste de variété, de Marc Lavoine à Robbie Williams. Intégration, fin d'une avant-garde, on peut passer à autre chose.

Est ce qu'aujourd'hui, la dématérialisation des produits culturels, et par conséquent leur quasi-gratuité, accélère un processus où tout devient interchangeable, jetable, vide ?

BS : Si le consommateur ne paye pas, l'oeuvre n'a plus de valeur artistique? Y a-t-il une ultralibéralisation des esprits? Surement.

Dans l'histoire que tu racontes de la culture jeune, il semble qu'il y ait un mouvement de balancier entre des périodes de libération et de création (Elvis, le punk, la disco, la techno) et des périodes d'aliénation et de normalisation qui semblent être le fait des médias (Actuel, MTV, NRJ, Canal +, TF1/M6, Myspace) et de l'industrie musicale. Comment, en tant que journaliste, te situes-tu dans ce mouvement ?

BS : Pas obligatoirement comme un fossoyeur. Mais un peu. On arrive après la bataille, concernant le rock. Personnellement, je fonctionne toujours de la même façon: j'ai de l'empathie pour les mouvements émergeants. Mais je ne peux m'empêcher derrière de chercher la petite bête... Dans rock-critic, il y a critic.

Au final, ton livre est-il une réflexion mélancolique sur la vieillesse?

BS : Mais mon livre le prouve: la vieillesse n'existe plus ! Le jeunisme est partie intégrante de la culture jeune. Aujourd'hui, tout le monde est jeune, c'est une façon de rester dans le coup. En 2007, la culture jeune, ça va des enfants, qui se font carotter par la Star Ac', aux baby-boomers, des jeunistes de 60 ans qui portent des jeans et des baskets de marque en se baladant avec leur I-Pod qui diffuse Arcade Fire, en passant par les trentenaires qui se croient plus futés parce qu'ils comprennent les clin d'oeil qui peuplent les chansons de Vincent Delerm. Par contre, une réflexion mélancolique, ça, oui. L'amère victoire du rock me plonge tous les jours dans une mélancolie plus profonde.

Benoit Sabatier "Nous sommes jeunes, nous sommes fiers: la culture jeune d'Elvis à Myspace" Hachette littératures


4 commentaires:

paratext a dit…

"Culture jeune", "contre-culture"...
Autant de leurres sur lesquels les esquifs des masses, frêles esquifs, viennent s'exploser.
Il y a ceux qui s'en sortent, peu nombreux et qui ont la chance d'ouvrir les yeux, et puis ceux qui s'y scotchent jusqu'à la crise de conscience tardive.
Tout cela doit être dépassé pour accéder aux véritables sphères de l'Art (et non pas de l'inepte Culture...) et m'apparaît plutôt comme une incroyable perte de temps. Et au lieu d'une Renaissance moderne qui se retournerait vers les Humanités, on n'en finira pas, ultime arnaque, de faire l'exégèse de cette perte de temps.

Maxoulito a dit…

wai salut AlainFinkielrautrock j'aime bien ton blog, toujours des sons originaux. Tous ça pour vous dire d'aller faire un tour sur mon blog neuhouse.musicblog.fr

Au fait à quand une mouvelle dirty diamonds...?

Crame a dit…

"mort aux jeunes"

Anonyme a dit…

Je fini la lecture de ce livre. Et je passe sans cesse de l'entousiasme à l'énervement. Comme quand je lisais Technikart il y a quelques années : je le trouvais à la fois pertinent et inepte. Désormais je trouve ce magazine assez mauvais, à côté de la plaque...surtout inepte (putain la couv avec 99F !).
Benoit Sabatier écrit dans technikart et j'ai retrouvé un peu du ton du magazine d'il y a dix ans. Dans "nous sommes jeunes,nous sommes fiers", benoit Sabatier fini toujours par décrire la fin des mouvements musicaux de la même maniére, c'est à dire : récupération, normalisation, mort. Il a globalement raison là dessus, et cela peut faire réellement froid dans le dos, d'autant que nous sommes plus que jamais dans ce schéma. Mais (et c'est ça qui m'a toujours géné chez Technikart) Benoit Sabatier a tendance a tout simplifier à l'extréme, a affirmer des choses de maniére définitive, et cette itw le prouve ici encore : "Taxi girl est le meilleur groupe français de loin" ah bon ! c'est un peu vite vu non ? NTM, Diabologum, Noir Désir, I AM, Metal urbain, Marquis de sade, Elli & Jacno, Phoenix, Daft punk, pour ne citer qu'eux : il me semble qu'il y a quelques autres groupes qui peuvent prétendre à ce titre ! Quand on écrit un livre sur un sujet de cette envergure, il faut peut être faire preuve d'un peu plus d'objectivité. Voilà mais d'un autre côté je trouve ce livre réellement trés bien documenté, et la plupart du temps assez pertinent voir passionant.